Outils d'accessibilité

Ajis-points-demi-006

Le Prix 2016 de l’Information Sociale

Ce prix est décerné à Jean-Jérôme Erre, étudiant à l’EJCAM (Ecole de Journalisme et de Communication d’Aix-Marseille), pour une enquête écrite intitulée “Skate-Aid, skaters sans frontière”.
“Skate-Aid, skaters sans frontière”
Depuis 2009, à travers le skateboard, l’organisation allemande Skate-Aid vient en aide aux enfants et adolescents des pays du tiers-monde ou ceux frappés par la guerre. Mais si les bénévoles de Skate-Aid ont l’habitude de se déplacer dans les zones de conflits, récemment ce sont ces zones qui sont venues jusqu’à eux.

Coincé entre une voie ferrée, une autoroute et une casse auto, le Skaters Palace de Munster semble bien mal porter son nom. Balayé par un crachin glacé dont le nord de l’Allemagne a le secret, l’ancienne usine reconvertie en skatepark a un air presque lugubre en cette fin de journée de février. A l’intérieur, accoudés au bar, Laura, Steffen et Linus revoient une dernière fois au calme le programme qu’ils ont mis au point pour leurs élèves du jour en sirotant un Coca. Mais leur tranquillité sera de courte durée. Poussant la porte et le lourd rideau qui isole la salle du froid extérieur, un groupe de jeunes en rangs dispersés fait son entrée et aussitôt un joyeux brouhaha mêlant rires et chahut envahit l’espace. Après les saluts et les checks de rigueur ils s’agglutinent autour de Laura qui, assise à une table, les questionne en prenant des notes. Ces jeunes âgés de 6 à 17 ans qui se dirigent maintenant vers le bac où sont entassés les équipements sont tous des réfugiés qui viennent des sept foyers de Münster où ils sont hébergés. Arrivés en Allemagne depuis cet été, ils sont Syriens, Kurdes, Irakiens ou Afghans et sont ici aujourd’hui pour participer au programme « Skate accross the Bo(a)rders » proposé par l’association Skate Aid. Une structure fondée par Titus Dittmann qui s’est donné pour slogan « Help across the board ». Dans la communauté skate allemande, Dittmann est une légende, un des pionniers du sport. Entrepreneur, il a créé sa propre marque de planches et de street-wear. Quand on le croise aujourd’hui dans les bureaux de Skate-Aid, avec son sweat à capuche et son bonnet vissé sur la tête, on a du mal à croire qu’il est le chef de l’entreprise leader de la vente en ligne dédiée au skate en Europe. Dès ses débuts, Titus a pris conscience de la dimension politique et sociale que pouvait avoir la discipline à laquelle il a dédié sa vie.

Help across the board

Dans les années 80, alors que l’Allemagne était encore coupée en deux, il s’en est servi pour jeter des passerelles au-dessus du mur en aidant les skaters de l’ex-RDA à s’équiper. Sa conviction a toujours été que le skate est un outil puissant qui permet de surmonter les différences, mais peut aussi aider à l’éducation. C’est pour cette raison qu’en 2009, de retour de Kaboul où il a assisté aux prémices de l’ONG Skateistan, il a fondé Skate-Aid. L’été dernier, ému comme beaucoup par l’afflux de réfugiés fuyant la guerre en Syrie, Dittmann a rassemblé ses troupes en leur demandant de réfléchir à une solution. La suite, c’est Tobias un des employés de Skate-Aid qui la raconte : « On a réalisé que sur place, on avait la structure, le personnel et les compétences pour monter une action et le tout disponible immédiatement. Alors on a décidé de proposer cet atelier aux enfants hébergés dans les foyers de Münster. » Testé de septembre à Noël avec un atelier par semaine, le programme est passé depuis à la vitesse supérieure. « On a d’abord testé la viabilité du projet, évalué si les jeunes étaient réceptifs et ce que cette initiative pouvait leur apporter. Devant le succès des ateliers, on est passé à trois sessions par semaine depuis le début du mois de février. » En tout, ce sont maintenant plus de 60 jeunes qui participent au programme. Une accélération rendue possible par le parrainage d’une grande enseigne de vêtements, qui cette année prend en charge tous les frais.

Aujourd’hui mardi, c’est la première session de la semaine. En quelques minutes, Luna, Ali, Abood et le reste de l’équipe s’équipent avant de se lancer. Les plus grands se débrouillent seuls et squattent la mini-rampe pendant que, comme des canetons, les plus petits roulent derrière Laura. Attentifs, ils écoutent les conseils qu’elle leur donne en parlant lentement. Car la plupart des enfants qui sont autour d’elle ne parlent pas allemand. Un des objectifs que le programme s’est donné est de faciliter leur intégration et donc, de les aider à apprendre la langue de leur nouveau pays. Tout à coup, depuis la mini-rampe, une clameur retentit et presque simultanément, on entend le bruit caractéristique des planches frappant en rythme contre l’arête d’acier placée en haut des courbes. Ce code, connu des skaters du monde entier, signifie qu’un « trick » vient d’être réussi. En fait, du haut de ses 15 ans, Ali vient de « rentrer » son premier « drop » sans tomber et un large sourire fend le visage du jeune afghan. Il envoie un check à Steffen qui le congratule. Derrière lui, Omid a moins de réussite. Il s’étale en bas de la rampe et reste quelques secondes couché sur le dos.
Quelques secondes seulement, puisqu’Ali se précipite aussitôt dans la courbe pour saisir la main de son copain et l’aider à se relever. A peine sur pieds, les deux ados rigolent pendant que de part et d’autre, les encouragements pour Omid fusent. Plus la session avance, plus l’émulation, la solidarité, l’entraide et la camaraderie se créent entre les participants et, sans qu’on leur demande, les habitués du skaterpark se joignent au groupe. Les locaux n’hésitent pas à prendre quelques minutes pour s’improviser professeurs s’ils croisent un des débutants en difficulté. On les voit aussi féliciter celui qui vient de réussir un trick ou tendre la main à un autre qui vient de tomber. Dans le Skaters Palace, ce ne sont plus des réfugiés qui skatent au milieu de jeunes Allemands, mais juste une bande de skaters de niveaux différents unis par le simple fait de partager une session. Au fur et à mesure que les élèves prennent de l’assurance, les trois moniteurs qui les encadrent se transforment en professeurs particuliers. Pendant qu’en retrait Steffen observe la session, sur un module, Laura montre à Abood comment faire un 180°. Plus loin, Linus explique à Luna comment bien positionner ses pieds sur la planche. Si pour Tobias, la mixité n’était pas une priorité du projet au départ, il se réjouit maintenant que plusieurs filles l’aient rejoint.

« Oublier la guerre et ce qu’on a traversé »

Une heure trente plus tard, les jeunes, en nage, enlèvent leurs équipements et rejoignent Anne, la travailleuse sociale, qui les encadre plusieurs jours par semaine. Selon elle, l’action de Skate-Aid est essentielle dans leur vie et son effet indiscutable. « Les enfants n’ont que deux après-midi d’école par semaine. Venir ici même si ce n’est pas un vrai cours de langue, améliore leur niveau et leur fait pratiquer l’allemand. Ils sont super motivés pour progresser, donc ils font de leur mieux pour communiquer, demander et comprendre les conseils. » Une motivation que confirme Abood qui, à 17 ans à peine, a quitté seul sa Syrie natale au mois d’octobre. « Toute la semaine on en parle entre nous au foyer. On regarde des vidéos pour s’améliorer et on se lance des défis sur ce qu’on va réussir au prochain cours. » Pour lui, en plus de les aider à s’intégrer, ces ateliers ont aussi l’avantage d’offrir un moment de loisir à ceux qui comme lui ont déjà connu la guerre et l’exil. « Pour nous, ces sessions sont une petite parenthèse où on peut oublier la guerre et ce qu’on a traversé. Au moins, pendant qu’on skate on ne pense plus à nos familles, à nos amis qui sont restés là-bas ou à tous ceux qui sont morts.»
Une fois les élèves partis, les trois professeurs s’installent autour d’une table pour un débrief et mettre en commun ce qu’ils ont vu. « Le but n’est pas de noter, mais à l’aide d’une grille qui compile plusieurs critères, on essaye d’évaluer le comportement, la progression et l’implication de chacun. Au début du cours, Laura a relevé les élèves présents, s’ils étaient à l’heure et comment ils étaient venus pour mesurer leur degré d’autonomie. A terme, les plus motivés recevront des pass gratuits pour le park, des tee-shirts et enfin leur propre matériel », explique Tobias. Mais les cours ne sont que la première étape du programme qui en compte quatre en tout. Dans une deuxième phase, en collaboration avec la chambre de l’artisanat de Münster, les apprentis skaters participeront à des ateliers et construiront des rampes qui seront installées près des différents foyers où ils sont logés. Ils seront ensuite formés et deviendront à leur tour professeurs pour d’autres réfugiés. Tobias explique qu’impliquer les élèves dans le projet doit être une première étape positive pour leur intégration même si la démarche a aussi un autre intérêt. « On essaie de faire en sorte que l’argent injecté cette année dans le programme serve à amorcer un processus qui le conduira à son autonomie. C’est pour cela qu’on mise aussi sur le développement des structures et la formation des instructeurs. Pour le futur, ça signifie la multiplication des ateliers et donc du nombre de participants.»

« Skateboarding saved me twice »

Avant de sauter sur sa planche pour rentrer chez lui, Steffen ajoute que la construction de ces rampes sera aussi l’occasion de découvrir l’esprit « Do it yourself » qui imprègne la culture skate. S’il est conscient que tous ne persévèreront pas sur quatre roues, pour lui, les jeunes réfugiés peuvent aussi tirer du programme un autre bénéfice. « Skater, c’est être créatif et, une fois libérée, cette créativité peut être transposée à d’autres activités. Je ne connais aucun autre sport qui soit autant connecté à d’autres disciplines comme la musique, la photo, la vidéo ou la peinture. Alors peut-être qu’à partir du skate et de nos ateliers, ces jeunes peuvent aussi se découvrir une vocation.» Et c’est vrai que de Ben Harper à Tommy Guerrero, en passant par Spike Jonze ou Jason Lytle, les exemples de skaters qui sont devenus artistes ou des artistes qui sont des skaters sont innombrables. Joint par mail dans l’Oregon où il prépare un nouvel album, Lytle, auteur d’un morceau intitulé Skateboarding saved me twice, confirme le formidable outil que peut être le skate pour le développement des jeunes. « Quand j’étais ado, j’ai eu besoin d’une direction, de discipline et d’une façon créative d’évacuer mon énergie et le skate m’a donné tout ça. Ça m’a aussi appris à ne jamais renoncer face à un problème et ça me sert encore aujourd’hui ! Réussir un trick qu’on a passé des heures à essayer est une sensation très puissante. Un vrai booster de confiance. Et si j’avais vraiment voulu être honnête, j’aurais appelé le morceau, le skate m’a sauvé mille fois et pas deux !» Un aveu qui tombe à pic de la part du leader de Grandaddy, puisque transformer la planche à roulettes en planche de salut, c’est justement le pari que se sont lancés les membres de Skate-Aid.

Jean-Jérôme Erre

Crédit photo : Thierry Marro (France Stratégie)

Partager